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Emile Francqui
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News

2013 – Rapport Jury Olivier E. De Schutter

 

Remise solennelle du Prix Francqui
par Son Altesse Royale le Prince Philippe
au Palais des Académies le 12 juin 2013

Son parcours – Ses travaux – Rapport du Jury


Olivier E. De Schutter

Carrière scientifique

 Titulaire d’une licence en droit de l’Université catholique de Louvain (1990),Olivier De Schutter a ensuite obtenu un Master in Laws (LL.M.) de l’Université Harvard (1991), grâce à une bourse en tant que Hoover Fellow de la Belgian American Education Foundation (BAEF). De 1992 à 1997, avec une interruption pour un service civil et pour une année de Senior Lecturer in Law at Leicester University (Royaume-Uni), il a été Aspirant au Fonds national de la recherche scientifique. Il a présenté sa thèse de doctorat en 1998, sur le sujet de la transformation du rôle du juge dans la protection des droits fondamentaux[1]. Il est professeur à l’Université catholique de Louvain depuis 1999. Il a enseigné dans plusieurs universités en tant que professeur invité, y compris à New York University et à Columbia University aux Etats-Unis, et en Europe, au Collège d’Europe et à l’Institut universitaire européen. Il a publié à ce jour 23 ouvrages dont 6 comme unique auteur et plus de 200 articles et chapitres d’ouvrages, y compris dans Harvard International Law Journal, Human Rights Quarterly, European Journal of International Law, European Law Journal, Modern Law Review, Cambridge Yearbook on European Legal Studies. Il a reçu plusieurs distinctions, parmi lesquelles le Prix Condorcet-Aron pour la démocratie et le prix du mérite wallon. Il a présenté des rapports au Conseil de l’Europe (12), à l’Union européenne (30)et aux Nations Unies (15).

Parallèlement à ses activités scientifiques, Olivier De Schutter a été actif au sein de la société civile et auprès d’institutions internationales. Secrétaire général de la Ligue des Droits de l’Homme (Belgique francophone) entre 1999 et 2003, il a été Secrétaire général de la Fédération internationale des Ligues des Droits de l’Homme entre 2004 et 2008. Entre 2002 et 2007, il a dirigé le Réseau européen d’experts indépendants en matière de droits fondamentaux, un groupe d’experts de haut niveau chargé de conseiller la Commission européenne et le Parlement européen sur la mise en oeuvre de la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne. En 2008, il a été nommé au mandat de Rapporteur spécial des Nations Unies sur le droit à l’alimentation; ce mandat a été renouvelé en 2011 pour trois années supplémentaires. En 2012, le professeur De Schutter a été anobli par le roi Albert II au titre de Baron.

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Parcours scientifique

 L’oeuvre scientifique du professeur De Schutter traverse une diversité de champs matériels. Il est l’auteur d’un grand nombre d’études en droit international et européen des droits de l’homme, y compris, récemment, d’un traité qui fait référence en la matière, publié par Cambridge University Press en 2010. Dans le domaine du droit de l’Union européenne, il a abordé un grand nombre de thématiques, aussi bien institutionnelles que matérielles, et touchant aussi bien à l’établissement du marché intérieur et à la place qu’y occupent les droits sociaux[2] qu’à l’édification d’un espace européen de liberté, de sécurité et de justice. Il a produit sur la lutte contre les discriminations deux ouvrages qui adoptent une approche institutionnaliste du marché du travail qui a servi de source d’inspiration aux économistes  et sociologues travaillant sur ces mêmes questions[3]. Il a également fait des contributions décisives à la théorie de la gouvernance dans l’Union européenne[4].

Ses travaux les plus récents s’inscrivent dans la théorie de la gouvernance réflexive développée au Centre de Philosophie du Droit (CPDR) de l’UCL depuis quinze ans, avec les professeurs Jacques Lenoble, Marc Maesschalck et Tom Dedeurwaerdere. La théorie de la gouvernance réflexive est fondée sur l’idée que la gouvernance doit favoriser l’apprentissage collectif et la capacité des acteurs à remettre en cause les présuppositions à partir desquelles ils abordent le problème d’action collective qu’ils ont à résoudre, ainsi que permettre à ces acteurs d’agir sur l’environnement qu’ils habitent afin de faciliter la solution des dilemmes qu’ils affrontent[5].

La version génétique de la gouvernance réflexive développée au sein du CPDR prend en considération le fait que les préférences des acteurs sont façonnées par leurs expériences et attentes, par les influences qu’ils subissent, ou par l’état actuel de la distribution des ressources — bref, par l’environnement qu’ils habitent. Il s’ensuit qu’il est nécessaire de créer les conditions d’arrière-plan pour s’assurer que les préférences seront moins dépendantes du contexte dans lequel elles sont formées. Les acteurs ne doivent pas seulement être équipés avec les capacités requises afin d’interroger la genèse de leurs préférences: ils doivent également être prêts à interroger la représentation même de leur rôle et, en fin de compte, de leur identité. Dans cette perspective, l’enjeu ne consiste pas seulement à équiper les acteurs des ressources dont ils ont besoin, et à leur permettre d’influencer les processus d’action collective dans lesquels ils sont engagés: le défi est aussi que ces acteurs perçoivent qu’ils peuvent changer leur compréhension de leur contribution potentielle à l’identification des solutions, ce à quoi ne suffisent ni leurs expériences passées, ni leur « positionnement » passé, ou ce qu’ils comprenaient comme étant leurs « préférences ».

L’approche génétique de la gouvernance réflexive est également spécifique en ce que, dirigeant son attention sur le futur — les attentes des acteurs, plutôt que seulement leurs préférences héritées, leurs identités ou leurs représentations –, elle insiste sur l’importance de l’imagination politique. Elle encourage les acteurs à réfléchir aux futurs possibles en rompant avec une sorte de fétichisme institutionnel: en ré-imaginant des manières d’agir collectivement qui ne sont pas bridées par les cadres institutionnels tels qu’ils sont donnés et par le spectre des possibilités que ces cadres autorisent.

L’approche fondée sur la gouvernance réflexive, telle que développée au CPDR, refuse ainsi de prendre pour donnée la gamme des « possibles » qui sont proposés aux participants à une délibération, mais incite au contraire les participants à réimaginer ces « possibles ». Or les travaux du professeur De Schutter non seulement contribuent à définir cette approche, ils en tirent également les conséquences dans différents domaines matériels. Là se situe par exemple la source d’inspiration des positions qu’il a adoptées sur les questions émergentes dans le domaine de la protection des droits fondamentaux, tels que les conflits de droits ou la renonciation. C’est cette perspective aussi qui a motivé les propositions qu’il a faites, dans ses travaux sur l’intégration européenne, afin que la confiance mutuelle entre Etats membres, qui est au fondement à la fois de l’établissement du marché intérieur et de l’espace de liberté, de sécurité et de justice, s’ancre dans des mécanismes qui garantissent une comparaison systématique des approches suivies par les différents Etats membres, permettant non seulement de favoriser une meilleure compréhension par chaque Etat des solutions adoptées par d’autres, mais aussi d’accélérer un apprentissage collectif et l’échange de bonnes pratiques au sein de l’Union européenne.

Les récentes études du professeur De Schutter sur la gestion des ressources naturelles confirment la fécondité de cette démarche[6].  Il se situe entre les approches qui favorisent la privatisation des ressources et le recours à l’outil du droit de propriété tel qu’il s’est développé dans les systèmes juridiques occidentaux — approches que promeuvent, par exemple R.H. Coase ou H. de Soto –, et les approches — influencées notamment par les travaux de E. Ostrom — qui favorisent une gestion communautaire et décentralisée des biens communs, au détriment parfois des femmes et des ‘outsiders’ à la communauté : sa démarche, qui propose un modèle intermédiaire, est à la fois originale et informée sur le plan empirique, puisqu’elle se fonde sur les observations qu’il a pu faire dans un grand nombre de pays en développement au cours de ses missions. Elle est également fondée sur le geste qui caractérise l’approche de la gouvernance réflexive, dans la version génétique qu’il en propose : elle demande aux acteurs de s’interroger sur l’origine des préférences qu’ils expriment, et d’imaginer des manières d’inventer des solutions qui permettent de sortir des dilemmes auxquels ils sont confrontés.

Cette manière de concevoir la gouvernance appelle en retour une recherche non seulement interdisciplinaire, mais également transdisciplinaire, c’est-à-dire fondée sur l’interaction avec les acteurs sociaux, pour le bénéfice mutuel du chercheur et des acteurs concernés. Le travail du professeur De Schutter sur les questions liées aux droits de l’homme, et plus récemment le droit à l’alimentation, partent de cette double conviction : parler des exclus sans leur donner la voix, c’est se priver des moyens de comprendre la réalité des obstacles qu’ils affrontent ; leur donner la parole en s’interdisant de l’interroger, c’est se priver des moyens de progresser vers la recherche de solutions qui ne suivent pas des scripts préécrits.

[1] Fonction de juger et droits fondamentaux. Transformation du contrôle juridictionnel dans les ordres juridiques américains et européens, Bruxelles, Bruylant, 1999, 1164 pp.

[2] Social Rights and Market Forces. Is the open coordination of employment and social policies the future of Social Europe? (co-dirigé avec S. Deakin, Bruxelles, Bruylant, 2005); ou « Transborder Provision of Services and ‘Social Dumping’: Rights-Based Mutual Trust in the Establishment of the Internal Market », chapter 10 in I. Lianos and O. Odudud (eds), Regulating Trade in Services in the EU and the WTO. Trust, Distrust and Economic Integration, Cambridge University Press, 2011, pp. 349-380.

[3] Discriminations et marché du travail. Liberté et égalité dans les rapports d’emploi, coll. “ Travail et Société ”, Bruxelles, Bern, Berlin, Franfurt/M., New York, Oxford, Wien, éd. P.I.E. Peter Lang, 2001 ; et Ethnic Monitoring. The processing of racial and ethnic data in anti-discrimination policies : reconciling the promotion of equality with privacy rights, Bruxelles, Bruylant, 2010 (avec J. Ringelheim).

[4] Voir notamment De Schutter, Lebessis et Paterson (éd.), Governance in the European Union / La Gouvernance dans l’Union européenne, Office des publications officielles des Communautés européennes, Luxembourg, 2001; “Fundamental Rights and the Transformation of Governance in the European Union”, Cambridge Yearbook on European Legal Studies, 2007, pp. 133-175.

[5] Voir surtout O. De Schutter et J. Lenoble (dir.), Reflexive Governance. Redefining the Public Interest in a Pluralistic World, Hart Publishing, Oxford and Portland, Oregon, 2010; et O. De Schutter, ‘The role of evaluation in experimentalist governance : learning by monitoring in the establishment of the area of freedom, security and justice’, in Sabel and Zeitlin (eds), Experimentalist Governance in the European Union: Towards a New Architecture (Oxford University Press, 2010), pp. 261-296.

[6] Voir notamment ‘The Green Rush: The Race for Farmland and the Rights of Land Users », Harvard International Law Journal, vol. 52(2) (2011), pp. 503-559.

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Rapport du Jury (9 et 10 mai 2013)

Professor de Schutter is an outstanding academic with an international profile. His interests are wide ranging – from human rights to trade law. At the core of his work lies a concern as to how law can improve the quality of human life, especially for the vulnerable and disempowered. The jury was impressed by his intellectual creativity in proposing legal solutions to problems of fundamental importance facing society today, namely global hunger, climate change and discrimination. He has experimented with different legal techniques, inspired by both political and economic theory to develop new tools to tackle seemingly intractable problems. He achieves this while remaining grounded in a solid understanding of legal tradition. In particular, he has focused on the responsibility of transnational corporations; he has advocated a new understanding of property rights in relation to land ownership in developing countries and he has promoted new forms of governance especially in the field of fundamental human rights in the European Union. Not only is he an excellent scholar but he has been able to translate his expertise to the international stage as UN Special Rapporteur on the right to food. He is therefore an outstanding ambassador for Belgian scholarship in the human sciences.

Jury international dans lequel siégeaient :

Professor Dr. Eric Maskin
Eric Maskin is Adams University Professor at Harvard.  He received the 2007 Nobel Memorial Prize in Economics (with L. Hurwicz and R. Myerson) for laying the foundations of mechanism design theory.  He also has made contributions to game theory, contract theory, social choice theory, political economy, and other areas of economics. He Received his A.B. and Ph.D from Harvard and was a postdoctoral fellow at Jesus College, Cambridge University.  He was a faculty member at MIT from 1977-1984, Harvard from 1985-2000, and the Institute for Advanced Study from 2000-2011.  He rejoined the Harvard faculty in 2012.

                                                                                                                  Président 

et

Professor dr. Loïc Azoulai
Loïc Azoulai holds the chair of European Law at the European University Institute. He is codirector of the Academy of European Law and of the Centre for Judicial Cooperation both hosted at the European University Institute.  

He is on leave from University of Panthéon-Assas Paris II where he is a Professor of Public Law. From 2003 to 2006, he was legal secretary at the European Court of Justice working with Advocate General Poiares Maduro.  He is a member of the Boards of different law journals among which Common Market Law Review, Revue trimestrielle de droit européen, European Journal of Legal studies (EJLS).

Professor dr. David Bradshaw
David Bradshaw is Professor of English Literature at Oxford University, a Fellow of Worcester College, Oxford, and Chair of the English Faculty Board (Head of Department), 2010-13. As well as numerous essays and articles on all aspects of Modernism, he has edited, among other volumes, The Hidden Huxley (1994), A Concise Companion to Modernism (2003), The Cambridge Companion to E.M. Forster (2007), A Companion to Modernist Literature and Culture (with Kevin J.H. Dettmar, 2006), Waugh’s Decline and Fall, Ford’s The Good Soldier and Oxford World’s Classics editions of Lawrence’s The White Peacock and Women in Love, and Woolf’s Mrs Dalloway, Selected Essays, To the Lighthouse and The Mark on the Wall and Other Short Fiction. Among other current projects, including two monographs, he is Co-Executive Editor of the 42-volume OUP edition of The Complete Works of Evelyn Waugh.

Professor dr. Catherine Barnard
Catherine Barnard MA (Cantab), LLM (EUI), PhD (Cantab) is Professor in European Union and Employment Law at the University of Cambridge and a fellow of Trinity College.  She specialises in EU law, employment law and discrimination law.  She is co-director of the Centre for European Legal Studies at Cambridge. She is author of EU Employment Law (Oxford, OUP, 2012, 4th ed.), The Substantive Law of the EU: The Four Freedoms, (Oxford, OUP, 2010, 3rd ed.), editor of a collection of essays entitled The Fundamentals of EU Law Revisited (Oxford, 2007), editor of the Cambridge Yearbook of European Legal Studies 2006-7 and 2007-8, co-editor of 2008-9 and 2009-10 (with Odudu), and 2011-12 (wuth Gehring), and co-editor of a collection of essays entitled The Law of the Single European Market Hart, 2002 (with Scott), of another volume entitled The Future of Labour Law, Hart, Oxford, 2004 (with Deakin and Morris) and of a book aimed at prospective law students entitled What about Law? (with Virgo and O’Sullivan). 

Professor Patrick Cavanagh                        
Dr. Cavanagh started his academic career at the Université de Montréal where he worked on memory and vision research and created a Laboratory of Perception. In 1990, with Dr. Ken Nakayama, he co-founded the Vision Sciences Laboratory at Harvard University. In 2006, he accepted a position at the University Paris Descartes and created the Centre of Attention & Vision (CAV) to focus on attention research. 

Professor dr. Shelley Fisher Fishkin
Shelley Fisher Fishkin is the Joseph S. Atha Professor of Humanities, Professor of English, and Director of American Studies at Stanford University. Dr. Fishkin, who holds a Ph.D. in American Studies from Yale University, is the author, editor or co-editor of over forty books and has published over one hundred articles, essays, columns, and reviews. Her work has been translated into Arabic, Spanish, Japanese, Chinese, Russian, Georgian, and Italian.  She is a Past President of the American Studies Association, a member of the Board of Governors of the University of California Humanities Research Institute, and co-founder of the online Journal of Transnational American Studies.  Her research has been featured twice on the front page of the New York Times, and twice on the front page of the New York Times Arts section.                           

Professor Guy Laroque
Guy Laroque is Professor of Economics at Sciences-Po Paris and at University College London. His work deals with the application of quantitative methods to the study of economics. It touches a wide range of subjects, from macroeconomics, taxation, finance and the economics of information, to econometric methods, with applications to commodity prices, labor supply and fertility.

Professor dr. Elizabeth Spelke
Elizabeth Spelke teaches at Harvard University, where she is the Marshall L. Berkman Professor of Psychology.  She studies the origins and nature of knowledge of objects, persons, space, and number, through research on human infants, children, and adults in different cultures and circumstances. A member of the National Academy of Sciences and the American Academy of Arts and Sciences, her honors include the Distinguished Scientific Contribution Award of the American Psychological Association, the William James Award of the American Psychological Society, the IPSEN Prize in Neuronal Plasticity, and honorary degrees from the Universities of Umea, Paris, and Utrecht.

                                                                                                                Membres

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 Discours du Professeur dr. Mark EYSKENS,
Président de la Fondation Francqui

 

Monseigneur, Excellenties, Excellences, zeer geachte Dames en Heren, Mes Dames, Messieurs

De aanwezigheid van Uwe Koninklijke hoogheid op deze plechtige zitting is voor de Francqui-Stichting en de wetenschappelijke en universitaire gemeenschap van ons land een groot voorrecht en een getuigenis van erkenning en waardering, waarvoor wij U zeer dankbaar zijn. Uw bereidwilligheid de Francqui-Prijs te willen uitreiken bevestigt  Uw persoonlijke belangstelling voor en de betrokkenheid van het koningshuis bij de activiteiten van de Francqui-Stichting. En ces temps de crises multiples, de défis et de difficultés pour notre communauté scientifique, Monseigneur, votre présence constitue un encouragement pour tous ceux qui en ce pays se consacrent à la recherche scientifique ou en sont responsables. Il est heureusement vrai, Sire, que dans notre société de la connaissance la prise de conscience de l’importance de la recherche scientifique se répand et s’affirme davantage. La crise économique, la nécessité de réduire le surendettement des états européens et les restrictions budgétaires qui en découlent contraignent les décideurs politiques mais aussi universitaires à définir les priorités qui nous permettent de garantir l’avenir de nos sociétés. C’est avenir est de plus en plus conditionné par leur capacité d’innovation et de créativité. Il nous faut oser poser la question de savoir si nos démocraties politiques et représentatives d’aujourd’hui sont suffisamment capables et  efficaces afin de faire face à des défis et problèmes fondamentaux, souvent impopulaires et qui dépassent  l’horizon des prochaines élections. La recherche scientifique figure rarement dans les plates-formes électorales des partis politiques.  

Het  is niet ongewoon te stellen dat de evolutie van de mensheid en haar beschaving in grote mate bepaald wordt door wetenschappelijke en technologische ontdekkingen en uitvindingen. Dit blijkt zo te zijn sinds de ontdekking van het vuur door de primitieve mens een aantal honderdduizenden jaren geleden. Vandaag is de wereldgeschiedenis nog steeds opgedeeld in BC en AC, een indeling die echter niet langer verwijst naar  before Christ and after Christ maar wel naar before computer and after computer.

De verbijsterende nieuwe technologieën van de kennis- en de informatiemaatschappij dringen door in alle wetenschappen, die zelf steeds meer inhoudelijk multi- en interdisciplinair worden. De biogenetica en biotechnologie, het uitroeien of beter beheersbaar maken van een aantal vreselijke ziekten, doorbraken betreffende de werking van de menselijke hersenen, het ontwikkelen van artificiële intelligentie, de robotica, informatietechnologieën gebaseerd op de toepassingen van de kwantumfysica, de nanotechnologie, de ontwikkeling van slimme producten, het creëren van levende micro-organismen zoals bacteriën geprogrammeerd om allerlei nuttige taken te vervullen, de nodige revoluties betreffende hernieuwbare energieproductie, 3-D printing, … is niet eens een uitputtende lijst van de grote mutaties die zich aankondigen. En het is verwonderlijk hoe weinig verwonderden er nog zijn in een maatschappij van dagelijkse wonderen die uiteraard niet allemaal mirakels kunnen zijn. 

La terre est toujours ronde et dure mais le monde des hommes et des femmes est devenu plat et fluide. Ce monde mondialisé est une espèce de globalistan, à savoir un Nouveau Monde qu’il faut construire. Ce sont en premier lieu les progrès scientifiques et technologiques qui contribuent à unifier l’espèce humaine en entourant la Terre d’une sphère contractuelle –  déjà appelée noosphère par Teilhard de Chardin il y a déjà plus d’un demi-siècle . Les civilisations s’interpénètrent dans tous les domaines. La société de la connaissance, basée sur l’information largement digitalisée, rend l’homme à la fois plus autonome mais aussi plus interdépendant. Ce qui n’est pas le seul paradoxe de notre modernité. L’interculturalité est en marche, mais son chemin est semé d’obstacles et  de préjugés.

We leven in het werelddorp. Nationale staten verdampen ten voordele van internationale samenwerkingsverbanden, multilaterale organisaties, pogingen tot wereldwijde governance. In Europa is het vooral de financiële en economische crisis die de nationale soevereiniteit van de lidstaten steeds meer onderwerpt aan systemen van Europese soevereiniteit en meta-nationaliteit. Het woord supranationaliteit wordt best niet gebruikt om niet op al te zere tenen te trappen. Tegelijkertijd met het verdampen van de nationale staat wordt ook het volk een multiculturele bevolking. In de meeste grote steden van Europa als men opklimt tot bij de grootouders, is tenminste de helft van de bewoners van vreemde oorsprong. Ongetwijfeld is immigratie een probleem maar het ontbreken van immigratie is voor onze landen een nog groter probleem nu blijkt dat de autochtone bevolking begint aan een demografische krimp die zich ook op de arbeidsmarkt zal laten voelen. Maar ook emigratie van jonge Europeanen naar andere werelddelen dringt zich op. Al deze grondige maatschappelijke mutaties verplichten de burgers in onze huidige samenleving om zich constant aan te passen aan nieuwe situaties en nieuwe uitdagingen. Het gaat niet zelden om beproevingen die soms zwaar wegen als die bijvoorbeeld gepaard gaan met bedrijfssluitingen en de plicht tot veel grotere professionele en geografische mobiliteit. A fortiori als het gebrek aan internationale governance er toe leidt dat economische en financiële crisissen niet efficiënt worden bestreden. Dit alles genereert  reacties van onvrede, verontwaardiging – denken we maar aan de indignado’s – en zelfs verzet. Dat de wereld ons dorp is komt dan over als een zeer elitair standpunt terwijl voor de meeste burgers hun dorp de wereld moet blijven.

Tout change tous azimuts  tout le temps pour tout le monde.  Je ricane dès lors quand j’entends beaucoup d’hommes et de femmes politiques réclamer le changement – il faut que cela change aussi vite que possible – une exigence qui est d’une banalité grossière et d’une trivialité primaire. Le monde n’a jamais autant changé qu’aujourd’hui. C’est un constat incontournable. La vraie question sociétale qui se pose est de savoir comment transformer tous ces changements, qui nous tombent dessus, en véritable progrès humain. Il s’agit là d’une question hautement éthique à laquelle on ne peut échapper. Une éthique du changement est dès lors requise davantage qu’un changement de l’éthique. Le déferlement de mutations technologiques et sociétales contraint l’homme à s’adapter à une nouvelle donne existentielle. Cette adaptation à une modernité, qui mute de plus en plus rapidement, doit être accompagnée sociétalement,  particulièrement au niveau des jeunes par un enseignement qui concilie accumulation des connaissances avec la formation de l’esprit critique, du sens de la synthèse et d’une échelle de valeurs non pas axée sur le changement mais bien sur l’amélioration de la condition humaine. La science pour sa part a tout intérêt à être suffisamment vulgarisée à fin de s’ouvrir à un public aussi large que possible.  Nos sociétés décidément ont plus besoin de pédagogues que de démagogues.

Wij mogen dan wel trots zijn over de kennismaatschappij die dankzij de wetenschap en de informatie- en communicatierevolutie recentelijk is ontstaan. Maar ook de kennismaatschappij ontsnapt niet aan een aantal paradoxen. Want wat blijkt? De kennismaatschappij scheidt ook veel onwetendheid of als een soort koud zweet. De grootste encyclopedie vandaag is niet langer de encyclopaedia britannica maar wel de encyclopaedia ignorantiae,  die alle dwaasheden, dwalingen en misvattingen verzamelt in een bijna oneindig aantal volumes. Overinformatie leidt tot desinformatie. De dominantie van de audiovisuele media bemoeilijkt de duiding van wat er echt gebeurt. Bovendien bestaat er zoiets als de wet van de afnemende relatieve kennis. Die wet stelt dat het gekende – dus wat wij in feite kennen – van generatie tot generatie sterk  toeneemt, met een constant ritme en volgens een lineaire functie. Maar het kenbare, dat wat wij zouden moeten of kunnen, daarentegen stijgt veel sneller en beschrijft een exponentiële functie. Tussen beide curven wordt de ‘gap’, de verwijdering steeds groter. Meteen ontstaat een kenniskloof. De grootste geleerden van vandaag kent slechts een infinitesimaal kleine fractie van het kenbaar daar waar iemand als Leonardo da Vinci ongetwijfeld een heel hoog percentage afwist van wat in zijn tijd kon worden gekend. Er is dus nog heel wat te doen om de kenniskloof onder controle te houden en te doen afnemen en dat is de reden waarom wetenschap en onderwijs hand in hand moeten gaan.

Notre village planétaire,  nonobstant ses formidables prestations, est également marqué de tristesse et de souffrance : pauvreté, famines, maladies, discriminations, violence, massacres. Les développements technologiques, économiques et culturels constituent de toute évidence des leviers importants sur la voie du progrès humain.Mais il est de plus en plus évident que la progression de tout humanisme doit être accompagnée de l’affirmation de droits inaliénables des individus et des collectivités. L’encadrement normatif,  légistique du développement est lui-même générateur de plus de civilisation humaniste. La mise en place progressive d’une communauté de droit internationale est une condition sine qua non à fin te prémunir le monde d’aujourd’hui et de demain contre des dérives catastrophiques de nature à menacer l’existence même de l’humanité à l’heure où elle possède des armes à destruction massive. Ce sont ces armes qu’il faut remplacer  par des armes de coopération massive. Le monde a un besoin urgent de la mise en place d’une gouvernance globale alors qu’aujourd’hui trop de décisions sont encore trop locale et donc mutuellement incompatibles et contradictoires. Mais il faut le faire par des méthodes qui sont acceptées, voire portées par les citoyens. Et c’est ici que peut et doit intervenir le rôle des juristes internationaux et des politologues cosmopolites capables de concevoir de nouvelles structures et règles et de protéger les droits des citoyens tout en définissant aussi leurs devoirs.

L’histoire est faite de hasard et de nécessité. Car il se fait que le conseil d’administration de la Fondation Francqui, sur proposition du jury international, ait pu accorder le prix Francqui 2013 à une personnalité qui correspond parfaitement à ce type de pionnier de l’innovation normative et cela en tant qu’ intellectuel, chercheur, professeur et pédagogue mais aussi en tant que homme d’action.  Il s’agit du professeur Olivier De Schutter, Juriste de réputation internationale.

Olivier De Schutter a effectué ses études de droit à l’Université catholique de Louvain (UCLouvain) et à l’Université Paris II, où il obtint ses diplômes avec la plus grande distinction. Il a également obtenu un Master in Laws à l’Université Harvard en 1991 et un doctorat en droit à l’UCLouvain. en 1998, summa cum laude, sur le sujet de la transformation du rôle du juge dans la protection des droits fondamentaux[1].

  1. De Schutter  fut aussi Hoover fellow de la Belgian American educational foundation, après avoir eu une jeunesse très intercontinentale, ayant effectué ses études primaires et secondaires à Bruxelles, à Kigali au Rwanda à Djeddah en Arabie Saoudite et à Bombay en Inde. Olivier De Schutter étant le fils d’un brillant diplomate belge.

Il est professeur à l’Université Catholique de Louvain depuis 1999. Il a enseigné dans plusieurs universités en tant que professeur invité, y compris à New York University et à Columbia University aux Etats-Unis, et en Europe, au Collège d’Europe et à l’Institut universitaire européen. Il a publié à ce jour 23 ouvrages et plus de 200 articles et chapitres d’ouvrages dans des revues internationales. Il a reçu plusieurs distinctions, parmi lesquelles le Prix Condorcet-Aron pour la démocratie et le prix du mérite wallon.

Il a été Professeur invité à la New York University, ainsi qu’à la Columbia University de New York mais également au Portugal, en Finlande, en France, en Irlande, en Italie, au Bénin et au Porto Rico. Entre 2002 et 2006, il a coordonné le Réseau européen d’experts indépendants en matière de droits fondamentaux, un groupe d’experts de haut niveau qui a assuré le suivi de la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne pour la Commission européenne et le Parlement. Il coopéra comme expert au sein de diverses institutions dépendant des Nations unies, du conseil de l’Europe et de l’Union européenne et également en Belgique au sein de commissions instaurées par le Parlement belge.

De 2004 à 2008, Olivier De Schutter a été secrétaire général de la Fédération internationale des Ligues des droits de l’homme où il était chargé des questions liées à la mondialisation économique.

Depuis mai 2008, il est rapporteur spécial pour le droit à l’alimentation du Conseil des droits de l’homme à l’Organisation des Nations unies. A ce titre, il a la responsabilité de présenter des rapports à l’Assemblée générale des Nations Unies et au Conseil des droits de l’Homme portant, notamment, sur les obstacles à la réalisation du droit à l’alimentation et sur les moyens de les surmonter. En 2012, le Professeur De Schutter a été anobli par le roi Albert II au titre de Baron.

Les mérites du Professeur Olivier De Schutter sont mises en exergue par le jury international présidé par le Professeur Eric Maskin, prix Nobel d’économie et Professeur à la Harvard university en ces termes:

Professor de Schutter is an outstanding academic with an international profile. His interests are wide ranging – from human rights to trade law. At the core of his work lies a concern as to how law can improve the quality of human life, especially for the vulnerable and disempowered. The jury was impressed by his intellectual creativity in proposing legal solutions to problems of fundamental importance facing society today, namely global hunger, climate change and discrimination. He has experimented with different legal techniques, inspired by both political and economic theory to develop new tools to tackle seemingly intractable problems. He achieves this while remaining grounded in a solid understanding of legal tradition. In particular, he has focused on the responsibility of transnational corporations; he has advocated a new understanding of property rights in relation to land ownership in developing countries and he has promoted new forms of governance especially in the field of fundamental human rights in the European Union. Not only is he an excellent scholar but he has been able to translate his expertise to the international stage as UN Special Rapporteur on the right to food. He is therefore an outstanding ambassador for Belgian scholarship in the human sciences.

Le Professeur De Schutter  aura l’amabilité à la fin de cette séance de nous expliquer les grands axes de ses recherches et des ses actions. Il est exceptionnel qu’un juriste se voie attribuer le Prix Francqui. Mais l’expertise du Professeur De Schutter s’étend bien au-delà du seul droit. Scientifique, il s’engage activement en faveur du développement durable et ce, dans trois domaines spécifiques : la lutte contre la pauvreté, la protection de l’environnement et l’intégration européenne. La connaissance du droit est à cet égard certes indispensable, mais ses recherches s’appuient sur diverses disciplines scientifiques. Les droits de l’homme relèvent également de son domaine de compétences,  en tant que rapporteur des Nations unies pour le droit à l’alimentation, droit fondamental et élémentaire.

En ce qui concerne le droit de l’Union européenne, il a abordé un grand nombre de thématiques, aussi bien institutionnelles que matérielles, et touchant aussi bien à l’établissement du marché intérieur et à la place qu’y occupent les droits sociaux qu’à l’édification d’un espace européen de liberté, de sécurité et de justice. Il a produit sur la lutte contre les discriminations deux ouvrages qui adoptent une approche institutionnaliste du marché du travail qui a servi de source d’inspiration aux économistes  et sociologues travaillant sur ces mêmes questions. Il a également fait des contributions décisives à la théorie de la gouvernance dans l’Union européenne[2]. Ses travaux les plus récents s’inscrivent dans la théorie de la gouvernance réflexive.  La théorie de la gouvernance réflexive est fondée sur l’idée que la gouvernance doit favoriser l’apprentissage collectif et la capacité des acteurs à remettre en cause les présuppositions à partir desquelles ils abordent le problème d’action collective qu’ils ont à résoudre, ainsi que permettre à ces acteurs d’agir sur l’environnement qu’ils habitent afin de faciliter la solution des dilemmes qu’ils affrontent. En clair cela veut dire que les gouvernants doivent développer leur capacité de réévaluer leurs actions en se mettant aussi à l’écoute des hommes et de femmes qui s’en trouvent affectés.  Cette manière de concevoir la gouvernance appelle en retour une recherche non seulement interdisciplinaire, mais également transdisciplinaire, c’est-à-dire fondée sur l’interaction avec les acteurs sociaux, pour le bénéfice mutuel du chercheur et des acteurs concernés. Le travail du Professeur De Schutter sur les questions liées aux droits de l’homme, et plus récemment le droit à l’alimentation, partent de cette double conviction : parler des exclus sans leur donner la voix, c’est se priver des moyens de comprendre la réalité des obstacles qu’ils affrontent ; leur donner la parole en s’interdisant de les interroger, c’est se priver des moyens de progresser vers la recherche de solutions qui ne suivent pas des prescrits préécrits.

L’engagement du Professeur O. De Schutter a acquis une grande visibilité dans le domaine  de la lutte contre la faim dans le monde. 

Je cite les paroles du Prof . O De Schutter prononcées à l’occasion d’une interview

La faim dans le monde est produite souvent par les politiques des gouvernements. Il faut soutenir les petits agriculteurs et relocaliser les systèmes alimentaires.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : la faim dans le monde touche toujours un milliard de personnes. « Environ la moitié d’entre elles sont des petits paysans qui cultivent moins de 2 ha de terres ». A cela s’ajoutent 200 millions de paysans sans terre qui ont été amenés à travailler dans de grandes exploitations pour des salaires de misère; 150 millions de petits pêcheurs et éleveurs itinérants, et une masse croissante de pauvres affamés qui vivent dans des bidonvilles. « A côté de ce milliard de personnes, on recense aussi environ 2,5 milliards de gens mal nourris. Même s’ils disposent des calories nécessaires pour mener une vie active, leur alimentation n’est pas suffisamment diversifiée. Ce qui entraîne des retards dans le développement mental, des cas de cécité, etc. Aujourd’hui, il y a 3,1 millions d’enfants qui meurent chaque année des conséquences directes ou indirectes de la faim ou de la malnutrition. »

Une bonne partie du problème est donc liée à l’accès à la terre. Le Professeur Olivier De Schutter a publié en 2009 un rapport sur ce sujet montrant les pressions commerciales de plus en plus fortes sur la terre et le risque que les petits paysans déjà très fragilisés le soient encore plus et soient évincés de leurs terres en l’absence d’une protection juridique suffisante. Tous ces groupes de personnes exposées à la faim sont issus d’un même processus de développement. La faim est produite par les politiques qui, même si l’on a augmenté la productivité agricole en moyenne, ont conduit à appauvrir la petite agriculture. Ces petits paysans ont migré en grand nombre vers les villes, gonflant un prolétariat urbain dans les pays en voie de développement. C’est là l’erreur que l’on a commise. On a développé l’agriculture dans une direction qui n’a pas bénéficié à tous et qui, au contraire, a contribué à accentuer la pauvreté et les inégalités dans les campagnes.

Les pays pauvres sont dans un cercle vicieux. Cet appauvrissement des campagnes et cette migration massive vers les villes ont conduit à ce que les gouvernements répondent à cette situation en important des denrées alimentaires à bas prix sur les marchés internationaux. Ils ont développé une véritable assuétude à ces bas prix. A mesure qu’ils importent ces denrées alimentaires que nous subsidions fortement, les paysans locaux ont encore moins de possibilités d’écouler leur production. Et donc on produit encore plus de pauvreté et on accélère encore la migration vers les villes.

Il faut rompre ce cercle vicieux et aller vers un cercle vertueux où on augmente les revenus des petits paysans, où on tisse des liens plus étroits entre les campagnes et les villes. Il faut soutenir les pauvres des villes par des programmes de protection sociale pour qu’ils achètent à leurs producteurs locaux.

Honger en ondervoeding zijn uiteraard grove schendingen van de mensenrechten. Daarnaast zijn er alle andere, die zijn opgenomen in de universele verklaring van de rechten van de mens, dat monument van de menselijke beschaving. 

Toen ikzelf eind de jaren 80 en begin de jaren 90 minister van Buitenlandse Zaken was en talrijke landen diende te bezoeken, vooral op andere continenten, vroeg ik bij de samenstelling van mijn dossier steeds aan een medewerker om een nota op te stellen over de mogelijke of reële schendingen van de mensenrechten, die zich voordeden in het land, dat ik zou aandoen. Het was immers mijn bedoeling om tijdens het gesprek met mijn buitenlandse counter part het probleem van de mensenrechten in het land van mijn collega aan te praten. Gesprekken tijdens officiële bezoeken met mijn buitenlandse collega’s gaven mij wel de gelegenheid, een beetje langs mijn neus weg, een aantal vragen te stellen, zoals: ‘Is het juist dat er in uw land politieke gevangenen zijn opgesloten? Is het juist dat sommige mensen zonder vorm van proces jarenlang aangehouden blijven? Is het zo dat vrouwen ernstig wordt gediscrimineerd in hun studies, in hun loopbaan? Of dat zij gedwongen worden uitgehuwelijkt? Zijn er folteringen in uw land? Is er corruptie die de normale werking van de markteconomie verstoort en de armoede vergroot?’ Op dit soort vragen, weliswaar diplomatiek omzwachteld, kreeg ik drie verschillende soorten antwoorden. Het eerste type van repliek was er een van verontwaardiging, waarbij mijn collega verbaal heftig tekeer ging en uitriep dat ik totaal fout was ingelicht, dat ik de propaganda geloofde van de oppositie of dat ik meeheulde met de imperialisten en de neokolonialisten. Een paar keer werd mij zelfs verweten dat ik een agent was van de Amerikaanse CIA. Meestal brak ik dan het gesprek af of ging ik over naar een ander hoofdstuk. In andere landen, tijdens een ontmoeting met de president of regeringsleden, was de reactie dan weer helemaal anders. Mijn gesprekspartners gaven toe dat in hun land allerlei mistoestanden heersten, ook op het stuk van de eerbiediging van de mensenrechten. Maar zij pleitten voor verzachtende omstandigheden. Hun land was immers jong, nog niet lang onafhankelijk, werd geteisterd door heel wat armoede en onderontwikkeling, was slachtoffer van natuurrampen. Bovendien waren er steeds ergens rebellen die herrie schopten en waartegen daadkrachtig moest worden opgetreden. Kortom, zij hadden mijn boodschap begrepen maar vroegen wat respijt. « Blijf ons helpen! Kom over vijf jaar terug en u zult kunnen constateren dat de toestand in ons land aanzienlijk is verbeterd.” De bedoelingen leken dus goed. Tenslotte had ik soms af te rekenen met een derde type van respons. Dan ging het om een repliek door een buitenlandcollega die de oorsprong van de Universele Mensenrechtenverklaring had bestudeerd en wist hoe ze was tot stand gekomen. Op belerende toon werd ik dan aangepakt met de uitroep: “Waarde minister en collega, u verwijst naar de Universele Verklaring van de Rechten van de Mens. Maar weet u wel wat voor een document dat is? The universal declaration of human rights is a white paper, Sir! ». Daarmee bedoelde hij dat de Universele Verklaring was opgesteld door blanken, door westerlingen, bovendien meestal kolonisatoren die hun opvattingen over de wereldordening, de maatschappij, de individuele rechten en vrijheden via deze verklaring poogden op te dringen aan de rest van de wereld. Meestal moest ik bovendien horen dat in 1948, toen de Universele Verklaring door de UNO-assemblee werd goedgekeurd, het land dat ik bezocht nog een kolonie was en zwichtte onder buitenlandse bezetting en uitbuiting. Bij dit soort diatribe bleef ik meestal rustig en trachtte ik te argumenteren dat bepaalde rechten en vrijheden wel degelijk een algemene draagwijdte hebben, want voortspruitend uit ethische beginselen eigen aan alle mensen en dus overal dienen te worden toegepast, maar ik voelde wel aan dat mijn verdediging niet vermocht te overtuigen.

Toen ik na de genocide in Rwanda een delegatie Hutu’s ontving, vertelde de voorzitter mij dood gemoedereerd dat er in zijn land geen mensen waren vermoord. Toen ik bleef aandringen riep hij uit dat geen mensen waren gedood, maar wel ongedierte was uitgeroeid. ‘Nous avons exterminé la vermine, monsieur. Et c’était notre devoir’.Die van de andere stam waren immers geen mensen of in de beste hypothese ‘untermenschen’, een kwalificatie ooit in Europa gehoord in een niet zo ver verleden. Mijn Rwandese ervaring bleef mij heel bitter opbreken omdat ik in mijn gesprek met de Hutu’s was gestuit op een onoverschrijdbare muur van onbegrip, die aan hun kant een gruwelijke rechtlijnigheid vertoonde, nodig voor de behartiging van wat voor hen beantwoordde aan het goede in de wereld. Het grote gelijk is vaak de voedingsbodem van het grootst mogelijke kwaad. Blijft natuurlijk de vraag wat de funderingsgrond is van de universaliteit van identieke mensenrechten. De natuurlijke zedenleer, het menselijk geweten, een goddelijk geopenbaarde gedragscode, de overleving van het menselijk ras?

Dans une interview récente Olivier De Schutter a déclaré qu’il fallait  Prendre le risque de l’utopie » et pour lui le discours des droits de l’homme reste universel”.  L’octroi du Prix Francqui est un hommage à un éminent scientifique mais aussi à un citoyen engagé dont l’action prouve qu’il est ni pessimiste ni optimiste, mais bel et bien mélioriste càd quelqu’un qui croît en la possibilité d’améliorer la condition de l’homme et de l’humanité.

Pour toutes ces raisons je me permets de demander à Son Altesse Royale le Prince Philippe de bien vouloir décerner le prix Francqui 2013 au Professeur Olivier De Schutter.  

* * *

Discours du Professeur Baron Olivier De Schutter

Monseigneur,

Mijnheer de Minister, Dames en Heren, Mesdames et Messieurs,

Eerst en vooral, zou ik uiting willen geven aan mijn grote erkentelijkheid jegens de Francqui-Stichting, haar raad van bestuur en de internationale jury die mij waardig heeft bevonden om dit jaar de prijs in de categorie menswetenschappen in ontvangst te nemen. In 1932, beslisten Émile Francqui en Herbert Hoover de Francqui-Stichting op te richten met als doel het fundamenteel onderzoek in België aan te moedigen.

Émile Francqui, explorateur et africaniste, fut un anti-esclavagiste convaincu et il fit campagne sur ce thème au cours des années 1890 ; plus tard, au cours de la Grande Guerre, il assura l’acheminement à la population belge des denrées alimentaires fournies par la Commission for Relief in Belgium, à travers le Comité national de secours et d’alimentation. Et quant à Hoover, il dirigea la United States Food Administration au cours de la même guerre, avant de devenir Secrétaire d’Etat au Commerce sous les présidents Harding et Coolidge, et de devenir finalement le 31ième président des Etats-Unis. La passion pour l’Afrique de Francqui, l’engagement contre la faim de lui-même et de Hoover qui, nous le savons, a finalement permis l’installation de la Fondation Francqui: pour moi qui à fois partage cette passion et voudrais avoir ce même engagement, je n’aurais pu rêver à de meilleures références. 

De ontdekkingsreiziger en Africanist Emile Francqui was een overtuigd tegenstander van de slavernij en voerde hierover een campagne in de jaren 1890. Later, tijdens de Grote Oorlog, stond hij via het Comité national de secours et d’alimentation in voor de verdeling onder de bevolking van de door het Commission for Relief in Belgium aangevoerde voedselhulp. Hoover, van zijn kant, leidde het United States Food Administration tijdens dezelfde oorlog vooraleer hij Staatssecretaris voor handel zou worden onder de presidenten Harding en Coolidge, om uiteindelijk de 31ste President van de Verenigde Staten te worden. Francqui’s passie voor Afrika, en zijn en Hoovers inzet tegen de honger hebben, zoals we weten, uiteindelijk geleid tot de oprichting van de Francqui Stichting : ik, die dezelfde passie deel en hetzelfde engagement nastreef, zou niet hebben kunnen dromen van betere referenties.

Permettez-moi encore de remercier Mireille Delmas-Marty, Professeur au Collège de France, et l’Ambassadeur Philippe de Schoutheete de Tervarent, de leur parrainage.

Il convenait sans doute que, ayant orienté mes travaux sur les questions de la mondialisation du droit et de la gouvernance européenne, et fils moi-même de diplomate, je bénéficie de ce double et prestigieux adoubement. Je leur suis reconnaissant d’avoir fait un pari sur l’avenir plutôt que de s’intéresser seulement au bilan, bien provisoire encore, d’une demie-carrière scientifique. J’espère naturellement être digne de la confiance qu’ils ont témoignée à mon égard.

Dans son livre Tristes Tropiques, cette autobiographie si belle qu’elle lui aurait valu le Prix Goncourt s’il s’était agi d’une oeuvre de fiction, Claude Lévi-Strauss explique qu’il a renoncé à des études de droit car — je le cite à peu près –, le juriste est toujours pris entre la théologie et le journalisme, de manière telle qu’on dirait qu’il ne peut se situer sur un plan à la fois solide (c’est l’esprit de système) et objectif (c’est l’esprit du chroniqueur).

Cette désertion de Lévi-Strauss fut une bonne nouvelle pour l’ethnologie et pour les sciences humaines en général, mais c’était aussi un avertissement lancé aux juristes: comment sortir du balancement permanent entre la tentation de se faire chroniqueur de l’actualité de la vie du droit, ou celle de se faire bâtisseur de systèmes, logiquement impeccables sans doute mais sans lien avec cette actualité même? Comment échapper au dilemme entre une doctrine juridique qui est une sorte de palimpeste permanent, un simple réceptacle de ses évolutions, et une doctrine qui ressemble, comme chez Kelsen, à une théologie, comme si le droit avait une forme immobile et (on peut le dire ici) structurale?

Dans les travaux que nous développons au sein du Centre de Philosophie du Droit, nous cherchons à surmonter ce dilemme par le développement d’une hypothèse, à partir de laquelle nous auscultons le droit tel qu’il se fait, tout en tentant d’identifier la direction dans laquelle il pourrait évoluer afin de répondre aux fins qu’il se donne. Cette hypothèse est celle de la gouvernance réflexive. Elle reconnaît les limites de la rationalité, c’est-à-dire de notre capacité à comprendre les phénomènes et à les orienter. Le monde dynamique et incertain, et il est complexe. Or, l’on pourrait dire comme par analogie avec le principe de Heisenberg que les sciences humaines ont progressé par spécialisations successives qui leur ont fait perdre en pertinence ce qu’elles ont pu gagner en précision.

Notre hypothèse est que, afin de prendre acte de cette incapacité de la démarche scientifique à épuiser les ressources du réel, il faut remettre en cause les rapports classiques qu’entretiennent le savoir expert et le savoir profane, et construire des dispositifs qui redéfinissent les modalités du dialogue entre le chercheur et les acteurs sociaux dont il interroge les pratiques. Il faut aller vers un savoir qui se reconnaît comme provisoire, contextualisé, et susceptible toujours de remise en cause. Notre ambition est dans notre modestie même: il s’agit de remettre en cause l’idée d’un savoir désincarné, comme situé hors de l’action — du temps et de l’espace –, pour bâtir la connaissance comme toujours prise dans l’action.

Cette hypothèse concerne la démarche scientifique, mais aussi la mise sur pied de mécanismes de gouvernance. J’en donne trois exemples, qui se rattachent aux différents champs que j’ai travaillés et dans lesquels (car dans notre perspective, c’est une seule et même chose) j’ai vécu.

Le premier est celui de la lutte contre la pauvreté extrême, que cela soit chez nous ou dans les pays en développement. Depuis mes premières rencontres avec ATD Quart Monde et jusqu’à présent, dans mes fonctions de Rapporteur spécial des Nations Unies sur le droit à l’alimentation, ma conviction n’a cessé de se renforcer: l’on ne peut travailler pour les plus pauvres qu’avec les plus pauvres. Armé de ses statistiques et de ses modèles, l’économiste peut proposer un diagnostic de la pauvreté; le psychologue proposer des protocoles sur la manière dont les plus pauvres internalisent leur situation et finissent par s’y résigner; les sociologues mettre en avant les mécanismes sociaux qui contribuent à la perpétuer; et les juristes prôner des réformes qui en favorisent l’abolition. Mais il n’est pas d’expert plus qualifié à propos de sa situation que le pauvre lui-même: lui sait, dans la situation propre qui est la sienne, les obstacles qu’il rencontre, et c’est en pariant sur son inventivité qu’on l’on peut progresser le plus vite vers la recherche de solutions qui marchent. Compte tenu de l’importance du savoir local, contextuel, de la situation de grande pauvreté, le rôle du chercheur ne peut plus être de substituer son point de vue d’expert à celui des victimes: il doit être, pour parler en termes cliniques, de favoriser une auto-analyse et une auto-médication. Notre tradition occidentale a mis l’accent sur la science comme moyen de connaître et de maîtriser le monde; elle doit s’enrichir à présent d’une capacité pour le soi de se connaître et se s’interroger sur lui-même.

Le deuxième exemple de cette nouvelle conception du savoir qu’appelle la réalité d’un monde dynamique et incertain, est celui de l’agroécologie, à la promotion de laquelle j’ai consacré des efforts au cours des derniers mois. L’agroécologie est née du croisement des sciences agronomiques et de l’écologie. Elle est à la base d’un ensemble de techniques de production agricoles qui visent à faire une utilisation plus efficiente des ressources, de manière à mieux intégrer l’agriculture à ses écosystèmes et à réduire l’empreinte écologique de la production agricole. Elle consiste pour le paysan à chercher à imiter la nature dans son champ. Elle mise sur les complémentarités entre différentes plantes et différents animaux. Elle reconnaît la complexité inhérente aux systèmes naturels. Elle récompense l’intelligence et l’inventivité, là où l’agriculture industrielle prétend décomposer la nature en ses élements et simplifier, quitte à la rendre monotone, la tâche de l’agriculteur.

Mais il y a davantage. [Si elle est peu intensive en intrants, l’agroécologie est intensive en connaissances: elle est à l’agriculture conventionnelle ce que l’économie de la connaissance est à l’économie industielle. Elle suppose donc des transferts de savoirs, elle repose sur les échanges entre paysans, elle les érige en experts – au lieu que la bonne pratique vienne des laboratoires, elle a sa source dans ces lieux d’expérimentation que sont les champs que l’on cultive. En cela, l’agroécologie est source d’émancipation pour les paysans : de receveurs de conseils, elle les érige en co-acteurs, et elle équilibre les rapports entre les détenteurs du savoir et ses utilisateurs – et les paysans se trouvent des deux côtés à la fois.]

Agro-ecologie vervangt pesticiden en kunstmeststoffen door een kennis van gezonde praktijken die de afhankelijkheid van externe factoren vermindert. Ze is daarom kennisintensief en vergt een openbaar beleid dat landbouwkundig onderzoek en op participatie gebaseerde voorlichtingsdiensten steunt. Uitwisselingen tussen landbouwers in verband met praktijken, op participatie gebaseerde plantenveredeling of landbouwveldscholen kunnen alle een bijdrage leveren tot de verspreiding van agro-ecologische praktijken. De agro-ecologie kan daarom niet worden los gezien van haar sociale dimensie: ze geeft de landbouwers meer macht omdat zij nu een plaats krijgen achter het stuur en omdat ze vormen van sociale organisatie vergt waar landbouwers een spreekbuis krijgen. Ze werden vroeger opgeleid met een top-down benadering, met een wetenschap die geproduceerd werd in laboratoria. Nu zorgen ze zelf voor opleidingen, met een wetenschap die beter aangepast is aan de plaatselijke omgeving waarin ze actief zijn. Ze werden genegeerd, tenzij als klanten voor leveranciers van een externe inbreng en als producenten van goedkope grondstoffen. Nu hebben ze een stem. Ze worden actieve deelnemers bij het organiseren van onderzoeksvormen en het identificeren van oplossingen die echt relevant zijn aan hun situatie. Dans les pays où l’exclusion des paysans de la décision politique a constitué, pendant des années, une des causes majeures du sous-investissement dans l’agriculture et, plus encore, de choix dans les politiques agricoles qui ont sacrifié aussi bien l’équité sociale que la durabilité environnementale, l’agroécologie a donc des effets subversifs puissants.

Enfin, les débats sur l’intégration européenne offrent un troisième exemple. Trop longtemps, les discours sur l’Union européenne ont circulé entre ce que Luuk van Middelaar appelle l’Europe des bureaux et l’Europe des Etats: d’un côté, c’est le supranationalisme, l’intérêt général européen étant à définir par la Commission européenne, dont le rôle doit notamment être de convaincre les Etats qu’ils se trompent sur la nature réelle de leurs intérêts ; de l’autre côté, c’est l’intergouvernementalisme, l’intérêt général européen n’étant rien de plus que la coalition toujours provisoire des intérêts des Etats membres, définis de manière égoïste en lien avec les opinions publiques nationales. J’ai cherché dans mon travail à dépasser ce dualisme. Non pas au nom de ce que les intérêts souverains des Etats et l’intérêt général de l’intégration européenne seraient en fait convergents par nécessité, selon une sorte d’harmonie naturelle des intérêts, comme si nous étions victimes d’un malentendu et que ce dualisme n’était que pure illusion. Mais au nom plutôt ce que ni la Commission européenne, ni les gouvernements, ne peuvent se prétendre détenteurs exclusifs de l’intérêt commun des parties et du tout. C’est, ici encore, une attitude modeste qui s’impose: c’est par une démarche itérative, dialogique entre l’intérêt général européen et l’intérêt national de chaque Etat membre, que l’on peut progressivement inventer la direction dans laquelle avancer, à condition que chacun des pôles soit conscient des limites de la conception qu’il se fait de l’intérêt qu’il a pour charge de défendre et de la nécessité de réexaminer son intérêt à la lumière d’intérêts opposés avec lesquelles il doit se concilier. C’est dans cette direction qu’avec mon collègue de Columbia, le professeur Sabel, nous avons tenté d’avancer.

Ainsi, pas plus que la science des experts ne peut prétendre imposer ses solutions sans avoir égard au contexte dans lequel elle doit s’appliquer, le représentant de l’intérêt général ne peut prétendre imposer son point de vue sans avoir égard à la diversité des situations qui doivent être réglées. La science doit se faire modeste, et la gouvernance doit se décentrer: à la Raison technocratique, doit se substituer une Raison authentiquement démocratique, qui se mette à l’écoute des objections qui lui sont faites, et qui capitalise sur le potentiel considérable des savoirs locaux et contextualisés. Les crises que nous traversons — crise écologique, crise économique et financière, crise sociale –, exigent de nous un sursaut d’intelligence autant qu’un sursaut politique. Ces crises sont au bout du compte une crise de la gouvernance. Elles attestent de l’échec de notre Raison moderne. Ce n’est pas seulement qu’il faut un autre modèle: c’est l’idée même de « modèle » comme manière d’aborder la réalité qu’il faut interroger. Ecoutons les pauvres pour apprendre sur la pauvreté, écoutons les paysans pour identifier les pratiques agricoles efficientes dans l’usage des ressources, écoutons les Etats afin de problématiser la définition de l’intérêt général européen.

Le Prix Francqui est un prix qui mise sur l’avenir d’un jeune chercheur qu’il veut encourager. Nous verrons si je suis capable de faire gagner leur pari à celles et ceux qui l’ont fait. Dans l’immédiat, ma priorité sera d’approfondir mon travail sur la transition écologique et sociale que nous devons amorcer. Ceci s’inscrit dans la continuation naturelle de mon travail sur le droit à l’alimentation. Dans un célèbre article paru dans Nature en 2009, Rockström et ses collaborateurs identifient trois limites écologiques que nous avons déjà franchies: ce sont la perte de biodiversité, les changements climatiques, et le cycle de l’azote. Or si ces trois limites sont déjà dépassées, c’est notamment en raison de nos modes de production et de consommation alimentaires, et du développement de systèmes alimentaires qu’il faut d’urgence réformer afin qu’ils répondent mieux aux exigences du développement durable.

C’est dans ce combat pour la transition qu’avec mes collègues Tom Dedeurwaerdere et Marc Maesschalck, je vais à présent m’engager. Notre hypothèse de la gouvernance réflexive peut aider, nous le croyons, à gagner cette course de vitesse qui est engagée contre les courbes des graphiques. S’il nous reste une chance, fût-elle mince, d’échapper aux conséquences les plus graves que l’on prédit pour la génération qui suivra la nôtre, elle réside dans notre capacité à apprendre des expériences locales, souvent conduites au départ d’initiatives citoyennes, et en surmontant les blocages technologiques, économiques et politiques qui font obstacle à ce que ces innovations puissent se déployer à plus grande échelle. Les experts peuvent proposer des diagnostics. Mais c’est sur les innovations sociales que nous devons miser pour la recherche de solutions qui permettent de mettre la société sur une trajectoire durable, qui n’hypothèque pas l’avenir au nom de la satisfaction des besoins présents.

Monseigneur,

Je sais que ce thème du développement durable Vous tient à coeur, comme en atteste Votre présidence d’honneur du Conseil fédéral du développement durable et votre engagement permanent pour la cause des générations futures. Votre présence aujourd’hui non seulement vient souligner l’importance exceptionnelle de la distinction qui m’est accordée, elle est aussi un encouragement inestimable aux chercheurs pour que leur science se fasse engagée, au service des défis sociétaux que nous aurons à affronter.

Je voudrais terminer par trois hommages. Le premier sera pour mes parents, qui m’ont transmis une curiosité des civilisations lointaines qui ne m’a jamais quitté. Vivre toute une enfance dans un îlot de privilèges, mais entouré d’un océan de pauvreté, m’a donné l’impression d’une dette que je n’aurai jamais fini d’éponger. Ce fut un moteur de ma recherche comme de mes engagements, et les deux sont profondément liés. Le second sera pour mon mentor, le Professeur Jacques Lenoble, dont l’exigence intellectuelle et le mépris des frontières disciplinaires ont constitué pour moi, il y a plus de vingt ans, un éblouissement dont j’espère ne jamais me relever. Le troisième sera pour celles et ceux ici dont j’ai voulu la présence parce qu’elles et ils symbolisent des engagements, au côté des plus pauvres, pour les droits de l’homme, pour une société plus juste et durable, qui nous inspirent. Je les remercie de prêcher non pas en chaire, mais par l’exemple: ce sont les prêches les plus utiles.